BETHLÉEM
L’ange dit aux bergers :
« Ne craignez pas,
c’est
une bonne nouvelle que je vous apporte,
et qui fera la joie de tout le peuple :
Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur.
C’est
le Messie, le Seigneur. »
Luc 2 10-11
C’est donc bien à Bethléem de Judée, la ville de David, qu’est né notre Seigneur et Sauveur, le Christ Jésus. Mais que connaissons-nous de l’histoire de Bethléem et des lieux qui accueillirent Marie, enceinte de l’enfant-Dieu ?
Bethléem dans l’antiquité
Il faut remonter au 14ème siècle
avant J. C. pour trouver mention de Bethléem. Rempli de zèle pour son maître,
le roi de Jérusalem, un Cananéen, écrit au Pharaon Akhenaton afin d’obtenir l’envoi
d’archers qui lui permettront de mettre au pas Bethléem qui s’est révoltée
contre son suzerain.
Les siècles passent et la Bible nous livre une véritable petite merveille : le livre de Ruth ! Quelle bouffée de fraîcheur, d’affection et de tendresse, dans cette peinture des vertus familiales, si loin des récits violents du Livre des Juges ou des Livres de Samuel ! Dans un récit bucolique, empreint de simplicité et de noblesse, Ruth, l’étrangère, la Moabite, choisit le Dieu d’Israël et déclare à Noémi, sa belle-mère, une bethléémite : “Où tu iras, j’irai ; où tu resteras je resterai. Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu”. Accueillie par la communauté de Bethléem, cette jeune femme païenne, qui s’ouvre à l’espérance d’Israël, épouse Booz, le propriétaire du champ sur lequel elle glanait les orges. De cette union naîtra Obed ; Obed engendra Jessé, Jessé engendra David, l’ancêtre de Jésus – nous retrouvons bien sûr ici la généalogie de Jésus dans l’évangile de Matthieu.
Samuel consacre David
Or voici qu’aux environs de l’an 1000 av. J.C. le prophète fut envoyé par Dieu à Bethléem pour oindre David comme roi, à l’insu de Saül : “Emplis donc d’huile ta corne et va. Je t’envoie vers Jessé de Bethléem, car je me suis choisi un roi parmi ses fils.” Samuel répondit : “Comment pourrai-je aller ? Si Saül l’apprend, il me tuera.” Mais Yahvé lui dit : “Tu prendras une génisse et tu diras que tu es venu pour offrir un sacrifice à Yahvé. Tu inviteras Jessé au sacrifice et moi, je te ferai savoir ce que tu dois faire : tu me consacreras celui que je te montrerai.”
Samuel fit comme Yahvé l’avait dit. Lorsqu’il arriva à Bethléem, les anciens sortirent en tremblant à sa rencontre. Ils lui dirent : “Es-tu venu pour la paix ?” Il répondit : “Oui, pour la paix. Je suis venu offrir un sacrifice à Yahvé. Purifiez-vous et venez avec moi au sacrifice.”
Il alla donc purifier Jessé et l’inviter au sacrifice avec ses
fils. Ils entrèrent. Lorsque Samuel aperçut Éliab, il se dit : “Voilà
sûrement devant Yahvé celui qu’il va consacrer.” Mais Yahvé dit à Samuel :
“Oublie sa belle apparence et sa haute taille, je l’ai écarté. Car Dieu ne voit
pas les choses à la façon des hommes : l’homme s’arrête aux apparences
mais Dieu regarde le cœur.”
Jessé appela Abinadab et il le fit passer devant Samuel. Mais Samuel dit : “Il n’est pas celui que Yahvé a choisi.” Jessé fit passer Chamma, mais Samuel dit : “Ce n’est pas lui non plus que Yahvé a choisi. » Finalement Jessé fit passer ses sept fils devant Samuel, car Samuel disait à Jessé : “Yahvé n’a choisi aucun de ceux-là.”
Alors Samuel dit à
Jessé : “Ce sont donc là tous tes garçons ?” Il répondit : “Non !
Il y a encore le plus jeune, il garde le troupeau.” Samuel dit à Jessé : “
Fais-le chercher, car nous ne nous mettrons pas à table avant qu’il ne soit
ici.” On partit le chercher et il arriva ; il était roux avec de beaux
yeux et une belle apparence. C’est alors que Yahvé dit : “Lève-toi,
consacre-le : c’est lui.” (1-Samuel 16 1…12)
On ne sait presque rien au sujet de la ville à cette époque, si ce n’est le cri nostalgique de David : « Qui me fera boire l’eau de la citerne qui est à l’entrée de Bethléem ? » Trois braves s’ouvrirent un passage au travers du camp des Philistins, ils puisèrent de l’eau dans la citerne qui est à l’entrée de Bethléem et la rapportèrent à David. (2-Samuel 23 15)
Amos de Tékoa
Une autre notice, dans le 2ème Livre des Chroniques cette fois, nous apprend que Roboam, le petit-fils de David, fortifia Bethléem ainsi que Tékoa (2-Chroniques 11 6) à une petite dizaine de kilomètres au sud-est. Le site de Tékoa a disparu sous les coups des bulldozers israéliens : là où l’on voyait il y a quelques années encore les vestiges d’une église byzantine, se dresse aujourd’hui l’une des nombreuses colonies juives de la zone occupée de la Palestine.
C’est là, à Tékoa, que naquit au 8ème siècle, le prophète Amos. Il était l’un des intendants des troupeaux de Tékoa (Amos 1 1), c’est ce que nous apprenons de la bouche d’Amos lui-même lors d’un conflit qui l’opposa au prêtre du sanctuaire de Béthel en Samarie.
Amasias dit à Amos : “Va-t-en, voyant ! Retourne au pays de Juda, et là, mange ton pain en faisant le prophète ; mais tu ne prophétiseras plus à Béthel, car c’est un sanctuaire royal, un temple du royaume”. Amos répondit à Amasias : “Je ne suis pas prophète, je ne fais pas partie des groupes de prophètes : je suis berger et je traite les sycomores. Mais Yahvé m’a pris de derrière le troupeau et m’a dit : Va, prophétise à mon peuple Israël.” (Amos 7 12-15)
Que dit encore l’Ancien Testament ?
Ce n’est pourtant pas lui, mais son contemporain Michée qui parlera une nouvelle fois de Bethléem dans une prophétie bien connue, citée par l’évangéliste Matthieu lors de la visite des mages à la crèche. « Toi, Bethléem Ephrata, bien que tu sois le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que me naîtra celui qui doit régner sur Israël ; ses origines remontent aux temps anciens, aux jours d’autrefois.» (Michée 5 1)
L’étude archéologique montre que durant cette période royale de l’Ancien Testament, la petite ville se situait là où se trouvent aujourd’hui la place centrale et la Basilique ; de nombreux foyers logeaient dans des habitations troglodytiques. Au retour de la captivité à Babylone, le Livre d’Esdras recense 123 « fils de Bethléem » : « Ils avaient été déportés par Nabukodonozor. Ils retournaient maintenant à Jérusalem et en Juda, chacun dans sa ville, conduits par Zorobabel, Josué, et Néhémie. » (Esdras 2 1…21)
Rome avait, de conquête en conquête, imposé sa loi à
tout le Bassin méditerranéen, c’est alors que revint à Bethléem un lointain descendant
des rescapés de Babylone : il ne revenait pas seul ! Il revenait avec
sa fiancée, Marie de Nazareth, enceinte par l’action de l’Esprit Saint.
Quelques mois plus tôt elle avait reçu de l’ange Gabriel un message divin : «Tu vas être enceinte et tu mettras au monde un fils que tu appelleras du nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut, et c’est à lui que le Seigneur Dieu donnera le trône de David son père. » (Luc 1 31-32)
Accueillis à Bethléem, la situation de la jeune femme, sur le point d’accoucher, demandait respect et discrétion. Or dans ces villages en partie troglodytes l’habitat était simple : une première partie de la grotte ouvrait sur le versant nord de la colline et plus en retrait, plus vaste aussi une grande salle affichait un tracé tourmenté, un sol irrégulier.
Aux portes du Désert de Juda
Tout cela, bien sûr, n’était que le fruit de l’inlassable travail des eaux de ravinement sur l’éperon calcaire où la Bethléem était assise, dominant de ses quelques 800 mètres d’altitude le Désert de Juda.
Lorsqu’on sortait de la maison rupestre
où Joseph et Marie avaient trouvé asile, on découvrait sur la droite, les
terres qui descendaient rapidement vers la Mer Morte à 1200 mètres plus bas. Bien
vite, les oliviers et l’herbe déjà rare disparaissaient pour laisser la place à
la pierraille.
Tel est le cadre dans lequel Marie mit au monde son fils premier-né. Tel est le cadre dans lequel durant ses premiers mois, l’enfant nouveau né s’ouvrit à ce monde pour lequel le Père donnait son Fils Bien-aimé.
Bethléem est l’un des sites chrétiens les plus visités, les plus vénérés de Terre Sainte. C'est ici, dans la grotte sise sous la vaste basilique de la Nativité que Jésus est né, lorsque les temps furent accomplis. Le lieu en est attesté depuis les premiers siècles de l'ère chrétienne.
“Le Christ n’est-il pas descendant de David ? Et n’est-ce pas dit dans l’Écriture ? Il doit venir de Bethléem, la ville de David”. (Jean 7 42) À ce témoignage de l’Écriture au sujet de Bethléem vont se joindre d’autres témoins.
Les imprévus de l’histoire
Paradoxalement, les Romains vont apporter leur pierre à l’authentification de la grotte. En 135 ap. J. C., Bethléem est occupée par une légion romaine qui extermine les derniers insurgés entraînés par Bar Korba, comme en font foi les inscriptions romaines trouvées près du tombeau de Rachel
« Alors,
nous rapporte Saint Jérôme, l’empereur Hadrien, traita avec un odieux mépris
les Juifs qu’il avait fait prisonniers lorsque les derniers défenseurs juifs de
Jérusalem s’étaient rendus : il transforma Mambré, où l’on gardait le
souvenir d’Abraham en un marché aux esclaves où il vendit ces Juifs aux païens.
Dans le même temps, à Bethléem, il profana la sainte grotte, l’entourant d’un bois sacré en l’honneur de Tammouz, l’Adonis des Grecs, l’amant d’Aphrodite. Ainsi, se célébrait désormais le culte des idoles dans le lieu même où nous adorons l’enfant Dieu. »
Heureuse profanation qui atteste que, dans la première moitié du 2ème siècle, l’authenticité de la grotte était reconnue non seulement par les Chrétiens… mais encore par les empereurs impies. Authenticité confirmée par Justin, apologiste et martyr, mort à Rome vers 165, par Origène et Eusèbe de Césarée au siècle suivant.
Premiers aménagements
Au début du 4ème siècle, le Christianisme est en pleine expansion et Bethléem attire de plus en plus de pèlerins. En 326, Sainte Hélène, la mère de Constantin, qui s’est convertie elle aussi au Christianisme, engage les travaux de construction d’une grande basilique à cinq nefs, précédée d’un vaste atrium.
Tel
était du moins l’édifice que l’on attendait. Mais non ! Au devant de la
basilique rectangulaire se dressera un sanctuaire octogonal coiffant la grotte
sacrée. Cette architecture proclamera la Foi de l’Église dans le Christ
ressuscité le premier jour d’une semaine nouvelle, autrement dit, le
huitième jour de la première Création.
Rien d’étonnant donc de retrouver cette forme octogonale dans les baptistères, où le croyant communie à la mort et à la Résurrection du Christ. Tel celui de Tékoa encore présent au milieu de ruines insignifiantes.
Tel encore à Éphèse, sur le côté de l’atrium de la Basilique dite « du Concile » où un baptistère aujourd’hui presque caché dans les herbes, laisse voir encore très nettement sa structure octogonale conforme à cette tradition byzantine.
Il en va de même pour les
« Martyrium » où l’on vénérait les Saints Martyrs qui par leur
supplice avaient proclamé leur foi dans le Ressuscité ; ainsi à
Hiérapolis, en Asie Mineure, dans le martyrium de Saint Philippe. Ou encore
dans les lieux de pèlerinage comme au tombeau de Saint Siméon le
Stylite en Syrie du nord.
Cette forme d’architecture est encore utilisée pour souligner un évènement notoire de la vie de Jésus, comme à Capharnaüm, au bord du Lac de Tibériade, au-dessus de la maison de Saint Pierre.
Lorsqu’au 7ème siècle, les Musulmans bâtiront leurs deux édifices sacrés sur l’ancienne esplanade du Temple de Jérusalem ils suivront le modèle byzantin avec un octogone au-dessus de la Roche Sainte, ce sera le Dôme de la Roche… et deux, trois cents mètres plus au sud, la salle de prière, la Mosquée El Aqsa.
De nombreux pèlerins ont décrit avec admiration les marbres, les décors d’or et d’argent, les peintures murales et les mosaïques qui donnaient à la basilique de Bethléem sa beauté.
Mais à l’heure présente, les colonnes et les architraves de bois sculpté au-dessus des chapiteaux sont avec les mosaïques qui recouvraient le sol les seuls vestiges de la basilique constantinienne consacrée le 31 Mai 339
En 385, Saint Jérôme se fixe à Bethléem. Il fait d’une salle récemment édifiée au nord de la grotte primitive son bureau ; il y consacre son temps à la traduction et aux commentaires des Saintes Écritures. Il achève la “Vulgate”, traduction latine de la Bible à partir du texte hébreu.
Durant ce 4ème siècle, le monachisme né en Egypte est en pleine expansion. Jérôme épouse cette nouvelle forme de vie chrétienne et fait de cette bourgade de Bethléem, un centre monastique important avec le concours de Sainte Paule et de sa fille Eustochie, patriciennes romaines venues le rejoindre en Terre Sainte.
Deux siècles plus tard, le sanctuaire byzantin,
construit sans doute trop rapidement, menaçant ruine, Justinien, empereur de 527
à 565, donne l'ordre de le raser, pour reconstruire une nouvelle basilique.
Eutychios, patriarche d’Alexandrie au 9ème siècle, écrit ceci : « À Bethléem, Justinien voulut construire une église si belle, si splendide, si imposante, que même les églises de la ville Sainte ne pourraient rivaliser avec elle. »
On modifia les plans : un transept remplace maintenant la structure octogonale.
Pour assoir les
colonnes sur un muret de fondation plus homogène et plus résistant, appelé
stylobate, on fut contraint de relever le niveau général du sol. Ainsi les
anciennes mosaïques disparurent – tout au moins dans leur majorité – au regard
des visiteurs ; car de
place
en place des trappes furent aménagées pour permettre de les admirer.
On plaça – curieusement – une magnifique cuve baptismale, octogonale bien sûr, et monolithe, dans l’abside centrale à côté de l’autel. Par la suite ce baptistère fut déplacé dans le fond du bas-côté sud, où il se trouve encore aujourd’hui.
Enfin, deux escaliers latéraux furent aménagés de chaque côté du chœur pour permettre la descente à la grotte vénérée, en respectant un sens giratoire indispensable pour le bon déroulement des liturgies.
Cette œuvre de Justinien devait traverser près de 15 siècles sans connaître de grands dégâts : sort exceptionnel, car à chaque nouvelle visite d’église, un invariable refrain ponctue les commentaires des guides de Terre Sainte : « L’église construite ici par les byzantins fut détruite par les Perses de Chosroês II entre 612 et 614. » Or seule Bethléem échappa à cette triste règle. Une heureuse méprise en est la cause : sur la façade de la basilique, une mosaïque représentait les Mages en costumes orientaux. Croyant y reconnaître des gens de chez eux, les Perses respectèrent l’édifice, c’est du moins ce que rapportent les attendus d’un synode de Jérusalem pour justifier, en pleine crise iconoclaste, l’importance des icônes.
Depuis la conquête de la Palestine par le Calife Omar en 636, les sanctuaires de terre Sainte se trouvèrent livrés aux caprices des dynastes arabes et l’entretient des Lieux Saints ne dépendirent plus que de leur bon vouloir.
A
l’heure des Croisades
La défaite des byzantins en 1071 à Manzikert, non loin du Mont Ararat, ouvrit l’Asie Mineure aux hordes des Turcs seldjoukides. Les chrétiens furent persécutés et leurs églises une nouvelle fois mises à sac.
Pour des motifs autant politiques que religieux, le Pape Urbain II appelle alors l’Occident à la Croisade. Dès la première heure, la République de Pise répond avec 120 navires à l’appel du Pape. Elle achemine vers la Terre Sainte les contingents levés en Île-de-France et en Normandie sous le commandement d’Hugues de Vermandois et de Robert Courteheuse.
Retardés durant des mois par le siège d’Antioche, les Croisés n’arrivent en Judée qu’en juin 1099. Tandis que Gaston de Béarn part en éclaireur avec ses hommes vers la Ville Sainte, Tancrède fonce sur Bethléem, Le 6 juin la ville est prise et les chrétiens libérés.
Daimbert, archevêque de Pise, arrivé d’Italie avec la première Croisade, brigue d’entrée de jeu la direction des opérations et donc la succession de Godefroy de Bouillon, mais par son insolente ambition il se met à dos les chefs de la Croisade. Si on lui refuse la direction de la Croisade, on lui impose par contre l’humiliante mission de sacrer son propre rival, Baudouin Ier. L’année suivante, dans la Basilique nettoyée et rafraîchie, se déroulaient les fastes du couronnement du premier roi latin de Jérusalem. Maîtres de Bethléem, les Croisés entreprirent la restauration de la Basilique : sur chaque colonne on peignit un saint, de l’Église latine comme de l’Église d’Orient : Eutyme, Théodose ou Saba sont là, mais aussi Canut, roi du Danemark ou Olaf, roi de Norvège. L’un des peintres a laissé sa signature dans un panneau entre la 8ème et la 9ème fenêtre : Basilius Pictor.
On
recouvrit alors les murs au-dessus des architraves de mosaïques sur fond d’or,
tantôt purement décoratives, tantôt historiées. On y relève même des textes des
6 premiers Conciles, présentés dans des décors fantaisistes. On doit également encore
à ces artistes médiévaux un joli cloître, construit au nord de la Basilique et
communicant directement avec elle.
Durant les deux ou trois siècles suivant ce travail d’aménagement et de décoration se poursuivit, mais l’étape la plus remarquable en fut la pose d’une nouvelle iconostase richement ornée, qui venait remplacer celle du 14ème siècle. En 1881, les désaccords trop fréquents entre les Grecs Orthodoxes et les Catholiques Latins, aboutirent à la construction d’une seconde église – l’église Sainte-Catherine –, parallèle à la Basilique. Du coup, le cloître médiéval lui servit d’atrium. De la nouvelle église un escalier fut aménagé pour donner aux pèlerins un accès direct à la grotte. Descendons humblement cet escalier pour y rencontrer celui qui s’est dépouillé de sa condition divine pour partager notre humanité.
Plans successifs des constructions
La ville de Bethléem est établie sur une excroissance des monts de Juda, tournée vers l’est. Le versant nord de cet éperon rocheux est fort pentu et percé ça et là de grottes naturelles, il se prête donc parfaitement à l’aménagement d’habitations troglodytes.
Une de ces grottes est habitée par une famille de la parenté de Joseph : là est nait le Messie. C’est donc là que va s’exprimer la volonté des croyants de localiser et de sacraliser le souvenir de l’évènement. Des constructions vont se succéder à travers les âges et les éléments architectoniques encore en place nous en fixent le parcours. On peut les repérer assez facilement si l’on observe aussi bien dans le sol, que sur les parois ou au plafond de la grotte, dans son état actuel, ce qui est en pierres de construction et ce qui n’est autre que le rocher naturel. Les murs en pierres relèvent des aménagements successifs, le rocher par contre a pu être raboté, creusé, il n’a pu être rapporté.
Sur
ce premier schéma on voit en brun granité le plateau rocheux et en vert la
pente rapide qui descend vers la vallée. L’intérieur de la grotte est en blanc,
le plan en est bien sûr totalement irrégulier, en surface comme en nivellement.
Un regard parallèle porté sur une grotte de Tékoa permet d’esquisser une
lecture plus approfondie des lieux. Cet habitat troglodytique s’est trouvé
très récemment enfoui sous les bâtiments modernes d’un kibboutz. Mais l’auteur
de ces lignes qui l’a visitée de nombreuses fois en compagnie de pèlerins, peut
attester ce fait : dans cette grotte de Tékoa la première salle naturelle
était occupée par une famille de bergers, et après un étranglement de la roche
s’ouvrait une seconde salle beaucoup plus vaste où se trouvaient parquées les
bêtes. Je pense donc que l’on peut de la même façon se représenter la
répartition des lieux à Bethléem entre habitants et
troupeaux.
Un second schéma rend compte de l’œuvre accomplie par les Byzantins au 4ème siècle une rotonde octogonale – nous savons maintenant pourquoi ! – est édifiée au-dessus du fond de la seconde salle réservée au bétail (3) Les Byzantins ont dû raisonner à partir des données ci-dessus : l’évangile nous parle d’une mangeoire, or sa place ne peut être dans la pièce d’habitation, elle est par contre tout à fait normale dans l’étable. Mais… Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune dit l’évangile : entendons : ce n’était sans doute pas le lieu le plus propice pour un accouchement que cette petite pièce où chacun vaquait à ses occupations familières.
Une petite salle qui sera occupée par Saint Jérôme est construite devant l’entrée (2) et une basilique de plan rectangulaire édifiée à l’ouest de la rotonde (4). Désormais, on se rendra directement à la grotte par la rotonde.
Ce
troisième schéma met en relief les travaux de reconstruction effectués sous le
règne de Justinien (527-565) : rotonde et basilique sont réunies pour ne
faire plus qu’un seul édifice. L’accès à la partie vénérée de la grotte ne se
fait plus par l’ouest de celle-ci, mais par deux escaliers symétriques à l’est.
Le plan général ne sera plus modifié jusqu’à l’époque moderne.
Une vaste esplanade à l’est de la place centrale de Bethléem conduit tout droit à la basilique. Cette esplanade occupe l’emplacement de l’atrium de l’édifice byzantin. Sur la droite s’élèvent les murs massifs du couvent arménien.

La façade de la Basilique apparaît comme une construction composite. Elle l’est de fait mais, en y regardant de plus près, on constate qu’elle garde des traces significatives de l’histoire du bâtiment.

Essayons d’oublier le massif et disgracieux contrefort élevé tardivement pour soutenir la façade, et repérons tout d’abord les angles (corniches et montant des portes) de la basilique reconstruite par Justinien au 6ème siècle. (tracés orange) contemporaine de Sainte-Sophie à Istanbul.
Au moyen-âge, les porte byzantines sont murées, et des portes médiévales ne subsiste que l’arc gothique de l’une d’entre elles (tracés vert).

A son tour, la porte gothique est murée à l’époque ottomane, ne laissant qu’une porte basse et étroite (tracé bleu).
Qui pourra jamais dire où se trouvaient les bergers lorsqu’ils reçurent le message des anges ? Mais à cette question chacun voudrait bien imposer sa réponse : Arméniens, Grecs orthodoxes de Beit Sahur ou Catholiques latins, tous prétendent sans discussion possible que c’est chez eux que se tenaient les bergers en cette nuit très sainte. Comme me le disait un jour un chauffeur de car, arabe chrétien de Bethléem : le champ des bergers, c’est un champ… à quatre voix !
Ici, comme en d’autres lieux de Terre Sainte, le témoignage des pèlerins de l’époque byzantine est intéressant car ils sont contemporains de la fixation de nombreuses localisations et de la construction des premiers sanctuaires. Le “Pèlerin de Bordeaux”, parti en 333, parcourt la Palestine ; on ne lui montre à Bethléem que la basilique et la tombe de Rachel, mais Éthérie, pèlerine venue en Terre Sainte entre 380 et 388, prie dans une grotte “magnifique où les anges sont apparus aux bergers”. Une église est édifiée qui sera remplacée par une basilique élevée sur l’ordre de Justinien (6ème siècle) ; elle sera incendiée par les Perses de Chosroês II. Une église monastique protégée par une solide enceinte, pour la mettre à l’abri des incursions arabes, sera reconstruite au 7ème siècle au même emplacement ; c’est l’église que visitera Arculf trois siècles plus tard. Il ne reste de toutes ces constructions que des fondations et des fragments de mosaïques, dont deux croix au sol, signe de leur ancienneté : un édit de 427 interdit en effet ce type de décoration par respect pour l’emblème sacré. Tous ces vestiges architectoniques sont visibles sur le site grec-orthodoxe de Beth Sahur.
Un
autre « champ des bergers » est celui des latins, gardé par les Pères
Franciscains. Les fouilles qui y furent faites révèlent bien la présence d’un
monastère, qui connut au moins deux phases d’occupation entre le 5ème
et le 8ème siècle, date où il fut définitivement abandonné, mais
le résultat de ces recherches sont encore modestes. Une chapelle moderne a été
édifiée dans le voisinage immédiat de ces ruines et une grotte, qui fut
longtemps habitée, a été aménagée en lieu de culte.
La tradition a localisé la sépulture de Rachel, la femme bien-aimée de Jacob et la mère de trois tribus : Éphraïm-Manassé, et Benjamin, à la sortie de Bethléem, sur la route de Jérusalem. Un petit monument blanc, surmonté d’un dôme, abriterait donc la seconde femme de Jacob. Mais cette localisation est en contradiction avec un passage du livre de Samuel qui laisse entendre que Rachel serait enterrée dans le territoire de Benjamin (1-Samuel 10 2), près de Béthel.
Sans doute pouvons-nous voir là un transfert de localisation dû aux conditions politiques de l’époque : lorsque les territoires du nord tombèrent entre les mains des Assyriens, il devenait impossible pour les habitants du sud d’aller vénérer le tombeau de Rachel. C’est alors probablement qu’on se replia sur la région de Bethléem, selon un processus bien connu dans l’histoire des lieux de pèlerinage.
Allons voir à présent ce que le Seigneur nous a fait connaître en ces lieux.
(de l’Évangile de Luc, au chapitre 2)
En ces jours-là, un édit de César Auguste ordonna de recenser toute la terre.
Ce fut le premier recensement lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie.
Tous commencèrent à se déplacer, chacun vers sa propre ville,
pour y être recensés.
Joseph aussi, qui habitait le village de Nazareth en Galilée,
monta en Judée jusqu’à la ville de David dont le nom est Bethléem,
car il était de la descendance de David.
Il alla se faire recenser avec Marie, son épouse, qui était enceinte.
Or, pendant qu’ils étaient là, le jour où elle devait accoucher arriva.
Elle enfanta son fils, le premier-né ;
elle l’emmaillota et l’installa dans une mangeoire,
car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune.
Il y avait dans la région des bergers qui restaient aux champs
ils se relayaient pour garder leurs troupeaux durant la nuit.
Un ange du Seigneur se trouva soudain devant eux,
en même temps que la Gloire du Seigneur resplendissait tout autour.
Ils furent saisis d’une grande crainte.
L’ange leur dit :
— “Ne craignez pas, c’est une bonne nouvelle que je vous apporte,
et qui fera la joie de tout le peuple.
Aujourd’hui, dans la ville de David vous est né un Sauveur.
C’est le Messie, le Seigneur.
Et voici son signalement : vous trouverez un nourrisson emmailloté
et déposé dans une mangeoire.”
Tout à coup se joignit à l’ange une multitude d’esprits célestes
qui louaient Dieu en disant :
— “Gloire à Dieu dans les cieux,
et sur la terre paix aux hommes, car il les prend en grâce.”
Lorsque les anges furent repartis vers le ciel, les bergers se dirent l’un à l’autre :
— “Allons donc jusqu’à Bethléem, voyons ce qui vient d’arriver
et que le Seigneur nous a fait connaître.”
Ils y allèrent sans perdre un instant et trouvèrent Marie et Joseph
ainsi que le petit enfant déposé dans la mangeoire.
Alors ils firent connaître ce qui leur avait été dit à propos de cet enfant.
Tous ceux qui en entendirent parler restèrent fort surpris
de ce que racontaient les bergers.
Quant à Marie, elle gardait le souvenir de ces événements
et les reprenait dans sa méditation.
Les bergers repartirent ; ils ne faisaient que remercier
et chanter les louanges de Dieu pour tout ce qu’ils avaient entendu et vu,
tel qu’on le leur avait annoncé.
Qui n’a pas entendu ce
récit un soir de Noël dans l’église de son village ou de son quartier ?
Mais l’homme peut-il vraiment mesurer ce que le mystère de l’Incarnation a de
bouleversant ? Comment Celui que les cieux,
et les cieux des cieux ne peuvent enfermer, a-t-il pu entrer si
humblement, si petitement, dans l’histoire humaine ? Dieu s’est fait petit
enfant, petit bébé, pour venir jusqu’à nous. Pour paraphraser le
langage de Paul
à propos de la Croix : c’est bien là un scandale pour l’homme religieux,
une folie aux yeux du penseur. Ne soyons pas étonnés que tant de personnes qui
ont entendu pourtant les paroles de l’Écriture aient achoppé sur ce mystère de
Jésus, Fils de Dieu. Cette révélation n’est pas à la mesure de l’homme, mais
bien à la seule mesure de Dieu. Mais de cette naissance obscure jaillira la
Lumière qui illuminera le monde : à ceux
qui l’ont accueilli, il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Jean 1 12)
Jésus était né à Bethléem de Juda, au temps du roi Hérode ;
alors, des pays de l’Orient, des mages arrivèrent à Jérusalem
et demandèrent : “Où se trouve le roi des Juifs qui vient de naître ?
Nous avons vu son étoile à l’Orient
et nous sommes venus pour lui rendre hommage.”
Quand le roi Hérode l’apprit, il en eut un choc, et tout Jérusalem avec lui.
Il réunit tous les chefs des prêtres
et ceux qui enseignaient la religion au peuple,
car il voulait leur faire préciser où devait naître le Christ.
Ils lui firent cette réponse : “C’est à Bethléem de Juda.
Car il est écrit dans le livre du prophète :
Toi, Bethléem en Juda, tu n’es pas le dernier des chefs-lieux de Juda,
car c’est de toi que sortira le chef, le pasteur de mon peuple Israël.”
Alors Hérode convoqua les mages en secret
et leur fit préciser le moment où l’étoile leur était apparue.
Il les mit sur le chemin de Bethléem
et leur dit : “Allez là-bas et tâchez de bien vous informer sur cet enfant.
Si vous le trouvez, vous me le direz, et moi aussi j’irai lui rendre hommage.”
Après cette entrevue avec le roi, ils se mirent en route,
et voici que l’étoile qu’ils avaient vue en Orient les conduisait.
Finalement elle s’arrêta au-dessus de l’endroit où se trouvait l’enfant.
Revoir l’étoile fut pour eux une grande joie ;
ils entrèrent dans la maison, ils virent l’enfant avec Marie sa mère
et ils se prosternèrent pour l’adorer.
Ils ouvrirent alors leurs coffres et lui firent des cadeaux :
de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
Ils reçurent alors en songe l’avertissement de ne pas revoir Hérode.
Ils repartirent donc vers leur pays par un autre chemin. (Matthieu 2 1-12).
Dès les premières générations chrétiennes, des récits populaires cherchaient à dire tout ce qu’on ne savait pas de Jésus, ce qui n’était pas dans l’Évangile. Pour ce faire, on cherchait volontiers l’inspiration dans les histoires juives sur l’enfance de Samuel ou de Moïse, ou dans les récits légendaires concernant les grandes figures de l’Ancien Orient. L’étoile des mages et le massacre des enfants de Bethléem sont sortis tout droit de là, et il est inutile aujourd’hui de se pencher sur les tables astronomiques pour rechercher quelque comète avait pu paraître à cette époque.
Ainsi dans ses deux premiers
chapitres Matthieu reprend ces vieux récits populaires sans s’inquiéter de leur
authenticité. Il s’en sert comme d’une grande parabole pour signifier comment
Jésus revit à sa façon ce qu’a vécu son peuple. De là ces dix citations
de l’Ancien
Testament avec chaque fois ce refrain : “ainsi
devait s’accomplir”. C’est une façon de dire comment il nous faut
lire ces textes. La vocation d’Israël proclamée par Balaam (Nombres 24 15-19)
est ici en filigrane au même titre que le rassemblement de toutes les nations à
Jérusalem (Isaïe 60 6), et le choix de Bethléem malgré sa petitesse
(car Michée dit : Tu es le plus petit des
clans de Juda... ) est présent dans ce texte comme David, le
roi selon le cœur de Dieu.
Pour Matthieu, comme pour toute la tradition chrétienne, c’est bien en Jésus de Nazareth que l’Écriture trouve son sens dernier. La tradition latine précisera plus tard les noms et les origines des mages : Melchior, roi de Perse, offre la myrrhe. Balthazar, à la peau basanée, venu de l’Arabie bienheureuse, offre de l’or, et Gaspard apporte l’encens des Indes. Derrière cette imagerie populaire qui chante la générosité, mais aussi la foi de ces païens venus d’ailleurs pour reconnaître et adorer le Messie, nous reconnaissons l’ouverture du salut aux païens annoncé dans les livres tardifs de l’Ancien Testament, mais se profile déjà le drame de la Passion : le conflit entre les deux royautés, celle temporelle d’Hérode et celle universelle et éternelle du Christ qui aboutira au sacrifice de la Croix avant que n’éclate la gloire de la Résurrection.